La foi avance par attraction, non par récupération

Frère Stéphane Delavelle est franciscain à Meknèsi. Sa mission éclaire d’un autre jour les paroles du pape François lors de son récent voyage au Maroc : « Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme », le pape qui demandait aux consacrés d’être « sacrement de la présence ».

Le pape vient de visiter le Maroc, qu’avez-vous retenu de cette visite ?
Un grand moment d’Eglise pour la toute petite Eglise du Maroc. Nous sommes une Eglise un peu folle. Nous nous occupons des migrants, des étudiants, nous vivons immergés dans la société marocaine. Et souvent on nous dit : « Vous ne servez à rien ». Et le pape vient. Il vient nous écouter, il vient nous encourager, il est avec nous. Une autre chose qui m’a touché : quand le pape est allé aux Emirats Arabes Unis, il a beaucoup parlé de fraternité universelle. J’avoue que cela m’avait un peu énervé au départ. J’ai découvert lors de cette visite que la fraternité universelle qui me paraissait être une évidence, n’était pas seulement un point de départ. Mais qu’il voulait nous mener beaucoup plus loin. La fraternité, c’est le projet de Dieu, c’est le grand dessein de Dieu et peut-être le cœur de notre mission. Nous rendons Dieu présent à l’autre et dans cette rencontre quelque chose de divin se joue au plus profond.

Mais Dieu n’est-il pas déjà présent au musulman qui prie cinq fois par jour ?
Il l’est à 100%, sinon je ne serai pas là. Mais est-ce que l’on a à rester deux frères, lui le musulman de son côté, moi le chrétien du mien, avec chacun la bonne conscience d’être en relation avec Dieu ? Ou est-ce qu’on est appelé à entrer dans une relation fraternelle qui intègre nos différences ? Où je puisse me réjouir aussi de ce qu’il est, où je puisse aussi apprendre de ce qu’il est et où lui aussi puisse être transformé par notre fraternité. Pas seulement par notre rencontre mais dans cette vie partagée, dans cette fraternité où l’on sent que chacun est voulu dans sa différence par Dieu.

Une sourate dans le Coran dit : « Dieu aurait pu nous faire les mêmes et il ne l’a pas fait »…
Oui, c’est la sourate 5 dans la ma-ida qui se poursuit ainsi : « Il ne l’a pas fait mais il a voulu vous éprouver par le don qu’il vous a fait ». C’est intéressant ce éprouver. Il y a une épreuve. Ce serait tellement plus simple que les musulmans soient comme nous. Vous au Moyen-Orient, vous le vivez dans la violence. Nous l’épreuve on la vit souvent dans le mépris. C’est-à-dire qu’on nous accueille mais souvent avec une forme de condescendance : « Oui, vous êtres gentils, vous faites le bien, vous êtes des hommes de Dieu mais si vous voulez aller au paradis il faudrait vous convertir ».
La sourate poursuit : « Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. Votre retour à tous se fera vers Dieu, il vous éclairera alors au sujet de vos différends. » C’est très pédagogique. On voudrait comprendre la cause de nos différences. C’est la lancinante question de Christian de Chergé : « Quel est le sens divin de nos différences ? » et le Coran dit en quelque sorte : « Attendez la fin, Dieu vous éclairera. En attendant vivez même si c’est difficile. Partager ce temps, frottez-vous, cela vous fera mal. Il y aura des bons moments mais il y aura des moments de difficultés, d’incompréhension, de solitude. Mais un jour Dieu vous éclairera. »

Le papa a dit durant son voyage : « Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme ». La frontière est ténue entre cet impératif de la foi chrétienne d’annoncer et de le faire sans prosélytisme.
Cette parole nous paraît naturelle ici où l’Eglise catholique a fait le choix depuis plus de 50 ans de ne pas baptiser de Marocains. L’absence de prosélytisme, au sens de conversion pour entrer dans l’Eglise catholique, fait partie du quotidien. Là où c’est difficile c’est lorsqu’on est confronté à cette phrase : « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile » 1Co 9,16. C’est là que tout se joue. J’ai envie de partager le trésor que je porte, ma relation au Christ. Parfois des musulmans me demandent : « Pourquoi ne deviens-tu pas musulman ? » et je leur réponds : « J’ai lu le Coran, mais dans le Coran il me manque le Christ ». C’est une relation, c’est une vie, c’est une bonne nouvelle que j’ai envie de partager. Mais j’ai l’impression que le Seigneur a envie de purifier ma vision du partage et de l’évangélisation.
Il s’agit de ne pas mettre la main sur l’autre, de faire que l’autre devienne comme moi. Le défi, et c’est ça le vrai sens de l’évangélisation, c’est de mettre l’autre en contact avec la bonne nouvelle du Christ. C’est beaucoup plus ambitieux que de faire entrer quelqu’un dans mon Eglise. Le mettre en contact avec sa vie… Un jour, un élève m’interrogea : « Mais pourquoi es-tu comme ça ? Pourquoi en permanence essaies-tu de faire sortir de nous le meilleur de nous-mêmes ? » J’ai ri et j’avais envie de lui dire : « Mais, ça, c’est l’eucharistie, je fais la même chose, je vis ce que le Seigneur me donne dans l’eucharistie. J’essaie de te permettre de devenir toi-même ».

Mais vous ne lui avez pas dit…
Avec l’islam il faut dire par-delà les mots. Car les mots sont piégés, nous ne donnons pas même sens aux mots. Je ne peux pas parler de la Croix car le Coran dit qu’on ne peut pas croire que Jésus est mort sur la Croix. Mais je montre que donner ma vie comme le Christ jusqu’à la Croix ce n’est pas seulement un code de conduite mais mon ADN, ce qui m’a été donné de plus grand, et ce qui me permet d’entrer en communion avec la vie et avec Dieu alors là, la Croix devient quelque chose d’acceptable, de compréhensible. Henri Teissier, l’ancien archevêque d’Alger disait : « Il ne faut pas seulement évangéliser des gens, il faut évangéliser l’islam ». Mettre l’islam, la culture marocaine, chacun de ces hommes en contact avec l’évangile. Après, ce qui va se passer je ne le sais pas et cela ne m’appartient pas.

Comment met-on l’autre en contact avec la bonne nouvelle du Christ en respectant son altérité ?
C’est un grand combat, En tout cas pour moi c’est un combat de purification, c’est accepter de ne pas connaître l’autre. Quand je suis arrivé d’Egypte, après deux ans d’arabe, j’avais l’impression de connaître l’islam et, en fait, cela a stérilisé la plupart de mes relations. On sait que le musulman pense ça… et, en fait, on ne met pas l’évangile en contact avec l’autre. Parce que nous n’osons pas être nous-mêmes et celui qui est en face de nous n’est plus que l’image qu’on s’en fait. Alors qu’il faut permettre à l’autre de nous surprendre. Donc il faut accepter que l’autre soit une énigme, mais aussi d’être complètement soi-même et d’avoir confiance, non seulement dans sa propre foi, mais aussi d’avoir confiance que cette foi ne va pas blesser l’autre dans ce qu’il a de plus grand.

Frère, vous êtes là, à donner ce qui vous fait vivre, Jésus, mais n’est-ce pas crucifiant de ne pas pouvoir le donner jusqu’au bout ?
Ah si, ça c’est crucifiant ! Vous pouvez le dire. C’est très dur. Et de ce point de vue, je suis heureux d’avoir travaillé sur nos anciensii. Ils ont un lien à la Croix qui est très particulier. En fait ils ont découvert quelque chose qui est une évidence théologique. « Je continue en mon corps les souffrances du Christ (Col 1, 24) mais c’est de la Croix que jaillissent les fleuves d’eau vive ». C’est dire que nous ici, nous sommes appelés d’une manière particulière à vivre la Croix du Christ. Pas en étant des martyrs mais en vivant la Croix un peu comme les apôtres à Gethsémani. Au Thabor ils ont vu qui était Jésus et là ils voient jusqu’où il descend.

Eh bien moi, c’est un peu la même chose. J’ai découvert chez les musulmans la présence du Christ. Et en même temps je vois qu’ils refusent souvent qu’on aille en profondeur, ils refusent le Christ qui m’habite. Je vis d’une certaine manière ce Gethsémani, ce calvaire des apôtres qui savent qui est le Christ et qui le voient nié. La plus grande kénose du Christ est dans le Coran. Vous allez me dire que je suis fou en disant cela. Mais le Christ Jésus, Issa ibn Maryam, Jésus fils de Marie, est cité plus que Mohammed dans le Coran mais il accepte d’y être dans un mode dédivinisé. « Je ne suis pas Fils de Dieu ». Sachant cela, vivant aux côtés du monde de l’islam, nous vivons ce chemin de croix dont nous ne connaissons pas les étapes ; certains que de là sortiront des fleuves d’eau vive. Qu’est-ce que ce sera ces fleuves d’eau vive ? Peut-être que ce sera des musulmans qui découvriront la joie du Christ. Peut-être que ce sera des musulmans qui vivront leur islam de manière différente. Je ne sais pas.

Vous vivez cette présence sacramentelle dont parlait le pape, mais est-ce que vous ne créez pas chez les musulmans le vide sacramentel si l’Eglise ne s’autorise pas de donner le baptême ?
C’est là une difficulté. Jusqu’à présent, ce n’était pas une grosse difficulté. Mais je pense que ça commence à poser des questions. A différents niveaux. Le nôtre qui sommes face à des gens qui ont vraiment rencontré le Christ. Comment ne pas les aider à aller jusqu’au bout ? J’ai rencontré des Marocains qui vivaient d’un baptême de désir depuis des années. J’ai célébré un jour l’eucharistie à côté de l’un d’eux. Quand je le voyais prier, c’était un vieil homme, je me demandais quel était le Christ le plus réel, celui que j’avais dans les mains ou celui qui était à ma gauche.
Mais c’est une vraie question et une vraie souffrance. A côté de cela on voit que la situation est complexe car elle est liée à un pays, un état, une culture. Et le pays ne me semble pas prêt. Ce qui me fait mal aujourd’hui ce n’est pas l’absence de prosélytisme. La foi avance par attraction, non par récupération. Mais derrière, quand des gens se sont laissés toucher par le Christ, et j’en ai rencontrés, vous vous sentez tout petit et en même temps vous savez les difficultés qui sont les leurs.

Quand des musulmans extrémistes commettent des attentats, comment pouvez-vous croire encore possible le vivre-ensemble ?
Ce qui me permet de croire encore en la capacité de vivre avec les musulmans tient en deux choses. La première c’est l’expérience qui a été la mienne, années après années, et ça personne ne pourra nous l’enlever. Le peu que j’ai vécu avec des musulmans ici me dit que c’est possible et c’est important de le dire. La deuxième chose qui me fait croire est plus profonde et c’est la seule réponse qui ait du poids, c’est qu’on n’a pas le choix. Je ne vis pas avec l’islam parce que les musulmans sont prêts à vivre avec moi, je vis avec l’islam et je pense que la vie est possible avec eux parce que Dieu est venu à nous et a voulu vivre avec nous. Il y a quelques années j’ai rencontré un de nos frères, Christophe Leclerc qui avait connu l’enfer concentrationnaire et je lui ai demandé : « Peux-tu encore croire en l’homme après Dachau ? » Après un long silence, il m’a répondu « Moi je ne peux pas mais si Dieu y croit… » Pour moi la réponse est là, Dieu a fait le premier pas, il est venu à nous, il a cru et il y a laissé sa vie, il ne l’a pas fait à moitié. Puisqu’il a fait ce pas, je n’ai pas d’autre choix que de le faire aussi et de croire que c’est possible.

De nos jours, beaucoup de nos compatriotes ont peur de l’islam. Quelle parole pourriez-vous avoir à leur intention ?
Les Français ont peur de l’islam, peur de cette violence, peur de perdre leur identité. Je ne peux que leur dire : « Sachez que les musulmans sont bourrés de peurs aussi. Les mêmes ou plus exactement le miroir de vos peurs. Ils ont peur d’être dissous par la modernité, de perdre leur foi, de ne plus exister… » En fait, on est peur contre peur. C’est un jeu à somme nulle, à somme négative et on crève de nos peurs. Je me demande si ce n’est pas un problème de manque de foi. Je ne dirai jamais cela à un Oriental. Quand je vais visiter les 30 détenus chrétiens qui se trouvent dans la prison, je suis au milieu de 1750 musulmans et je vois les gardiens qui ont peur que je les convertisse. Je leur dis : « Mais de quoi avez-vous peur ? Si votre foi est solide, n’ayez pas peur ! » Et nous, on a peur de l’islam qui ébranlerait nos équilibres, notre culture, parce qu’on ne sait plus qui on est.
C’est la folie et à la fois le caractère prophétique de la rencontre de François et du sultan. Nous avons la possibilité en France, de vivre ce qu’a vécu François, aller à la rencontre de l’autre sans peur, en l’espérant, en essayant de l’aimer, en croyant en lui et de là peut naître quelque chose. Si je reste dans ma peur, je suis fichu.
Aujourd’hui l’islam ce n’est pas une force qui se développe mais c’est un géant qui se débat, à l’intérieur de lui-même avec la modernité qui arrive, avec la notion d’altérité qui est en train de rencontrer comme jamais auparavant, avec la notion de pluralité en son sein comme il ne l’a jamais expérimenté. L’islam, par rapport à cela, se raidit et donne de grands coups et nous, nous recevons des coups. Mais si je reste dans ma peur comme lui est dans la sienne, je n’arriverai jamais à avancer. Si, au contraire, je veux bien découvrir que Dieu veut nous faire grandir, qu’il nous aime et nous propose une expérience qui n’avait jamais encore été vécue dans l’humanité, de rencontre dans nos différences avec ce qu’elle a de crucifiant, de détergeant, de décapant et avec ce qu’elle a de novateur et de porteur de vie alors on inverse la dynamique.

Entretien avec Marie-Armelle Beaulieu,
Terre Sainte Magazine, # 661, mai-juin 2019